Le rapport Integrity Matters, publié par le groupe d'experts de haut niveau mandaté par le secrétaire général des Nations unies lors de la COP 27 et censé constituer la référence du Sommet sur l'action climatique de la semaine prochaine, ne mentionne le CDR que brièvement
. De fait, le CDR n'est pas devenu une priorité dans la communauté fixant les normes de « redevabilité » pour les objectifs zéro émission nette qui a émergé depuis la COP 26
. Pourtant, le CDR a pris de l'importance au cours de l'année écoulée (avec des investissements privés et publics significatifs, une gouvernance nationale émergente et une attention croissante dans l'espace politique international) ; et nécessite un examen plus approfondi avant la COP 28 et au-delà, car l’évolution récente indique le risque croissant qu'au lieu de jouer le rôle limité – mais essentiel – nécessaire à l’atteinte de zéro émission nette et au-delà, le CDR pourrait être (mal) utilisé pour détourner ou retarder les réductions d'émissions profondes primordiales pour respecter la limite de 1,5ºC (et même 2ºC).
Pour accroître la redevabilité à l'égard d’un « véritable » zéro émission nette, et aider à garantir que la question du CDR soit traitée d'une manière fondée sur la science qui s'aligne sur l'action d'atténuation plus large nécessaire pour maintenir les objectifs de l'Accord de Paris, les 5 principes clés suivants sont un point de départ utile.
1. Priorité aux fortes réductions d’émissions
Le rapport de synthèse du Giec publié début 2023 souligne clairement que pour maintenir le seuil de 1,5ºC sans dépassement ou avec un dépassement limité, les émissions de CO2 doivent être réduites de 48 % d'ici 2030 et de 99 % d'ici 2050 (parallèlement à des réductions significatives des autres émissions de GES), et que la possibilité de maintenir le seuil de 1,5ºC (et même de 2ºC) dépend principalement de la capacité des pays et des acteurs non étatiques à réduire fortement leurs émissions d'ici à la fin de la décennie décisive qui s'ouvre. Compte tenu de l'ampleur des réductions d'émissions et des décennies nécessaires pour que le CDR soit mis en œuvre à grande échelle, celui-ci ne peut remplacer ni compenser les réductions d'émissions nécessaires pour atteindre l’objectif de 1,5ºC. Les scientifiques mettent donc en garde : le CDR n'est pas une « solution climatique actuelle » ; et ils appellent à recadrer le discours sur le véritable rôle qu'il peut jouer.
Des preuves significatives montrent que certains développements du CDR risquent de remplacer ou de retarder les réductions profondes d'émissions. Par exemple, l'industrie pétrolière et gazière considère le captage et le stockage du carbone dans l'air (DACCS) comme une « bouée de sauvetage » et un blanc-seing pour poursuivre et accroître la production de combustibles fossiles jusqu'à la fin du 21e siècle. En août dernier, Occidental Petroleum a acheté la principale société capture du carbone, Carbon Engineering, pour 1,1 milliard de dollars, ce qui permettra de créer des usines qui pourront être utilisées non seulement pour l’élimination du carbone (en stockant géologiquement le CO2 capturé), mais également pour la « récupération assistée du pétrole » (autrement dit la poursuite de la production de combustibles fossiles) et les carburants synthétiques. En outre, l'administration Biden a annoncé que près de la moitié des 1,1 milliard de dollars affectés à la capture du carbone (dans le cadre de la loi bipartisane américaine sur les infrastructures de 2021) serait versée à Occidental Petroleum pour la construction de la plus grande usine de DACCS (construite par Carbon Engineering). Une telle approche du CDR est en contradiction flagrante avec les conclusions du Giec selon lesquelles, pour maintenir le seuil de 1,5°C (ou même de 2°C), l'utilisation des combustibles fossiles doit fortement diminuer au cours des prochaines décennies, et celles de l'AIE selon lesquelles le maintien du seuil de 1,5 °C nécessite l'arrêt de toute nouvelle expansion des combustibles fossiles.
2. L'offre réaliste et durable de CDR est limitée
Le rapport spécial du Giec de 2019 sur le changement climatique et les terres a déjà clairement indiqué que le déploiement à très grande échelle du CDR basé sur les terres, comme l’afforestation (planter des arbres là où il n'y en avait pas historiquement) et la bioénergie avec captage et stockage du carbone (BECCS), aurait des impacts négatifs importants sur la sécurité alimentaire et la biodiversité. Le rapport Giec-IPBES sur la biodiversité et le changement climatique, ainsi que d'autres travaux scientifiques récents, suggèrent qu'un déploiement durable du CDR terrestre est encore plus limité. En outre, bien que l'empreinte terrestre d'une méthode CDR « technologique » telle que le DACCS soit faible, son expansion reste limitée par des coûts élevés et par la très grande quantité d'énergie renouvelable qu'elle requiert, à un moment où l'augmentation significative des énergies renouvelables doit être prioritaire pour décarboner l'électricité et des secteurs tels que l'industrie, et pour fournir un accès à l'électricité aux 770 millions de personnes qui en sont encore dépourvues dans le monde entier.
Pourtant, les pays et les entreprises dépendent déjà trop du déploiement du CDR dans les décennies à venir (principalement le CDR terrestre) pour atteindre leurs objectifs zéro émission nette. L'analyse des contributions déterminées au niveau national (CDN) et des stratégies de long terme (LTS en anglais) réalisée par le Land Gap Report a révélé que les États misent collectivement sur l'affectation de 1,2 milliard d'hectares de terres d'ici à 2060 au CDR terrestre, soit une superficie presque équivalente à celle des terres cultivées dans le monde. Cela soulève à la fois d'importantes questions de faisabilité et des inquiétudes quant au fait que, le cas échéant, cela ajouterait une pression majeure au changement d'affectation des terres à un moment où l'arrêt et l'inversion de la perte de biodiversité et la réalisation des objectifs du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal requièrent une conservation sans précédent des écosystèmes.
3. Uniquement les émissions résiduelles
Le Giec indique clairement que pour atteindre l'objectif de 1,5 °C, les émissions résiduelles (soit celles qui demeurent à zéro émission nette) doivent être très limitées : d'ici 2050, seulement 15 % des émissions totales actuelles de GES (~1 % des émissions actuelles de CO2). Ces émissions résiduelles doivent par conséquent être minimisées et clairement définies comme les émissions réellement « difficiles à supprimer », voire impossibles à éliminer complètement, par exemple dans des secteurs tels que l'agriculture ou l'industrie lourde.
Pourtant, un examen des stratégies de long terme des États révèle que nombre d'entre eux envisagent des émissions résiduelles au milieu du siècle beaucoup plus importantes que ce que le Giec déclare compatible avec l'objectif de 1,5°C : les pays développés prévoient que leurs émissions résiduelles en 2050 représenteront en moyenne 18 % des émissions actuelles de GES
et les pays du G20 (qui représentent ~80 % des émissions mondiales) tablent sur 20 à 30 % des émissions actuelles. Ces chiffres montrent le revers de la médaille d’une dépendance au CDR excessive.
4. Réduction du dépassement
Le rapport de synthèse du Giec constate que le retard dans les réductions d'émissions rend l'augmentation de la température à 1,5 °C presque inévitable, même si le respect de cette limite est encore à notre portée avec des réductions d'émissions profondes, urgentes et soutenues. Si les températures venaient à dépasser 1,5 °C, le CDR déployée à plus grande échelle que les émissions résiduelles pourrait théoriquement faire baisser la température, nous faisant passer de zéro émission nette à des émissions « négatives ».
Cependant, le rapport souligne également que le dépassement devrait être limité au strict minimum, car il entraîne des impacts irréversibles (par exemple, l'élévation du niveau de la mer) et certains risques inconnus majeurs (par exemple, le franchissement de points de basculement). En outre, le déploiement de la CDR à grande échelle pour contrebalancer un dépassement important serait très difficile et probablement compromis par l'offre limitée de CDR durable et réalisable.
5. Garantir une intégrité élevée et une mise en œuvre durable du CDR
L'un des principaux défis auxquels les États et la communauté climatique internationale seront confrontés dans les mois et les années à venir est de savoir comment développer le CDR de manière à ce qu'il vienne véritablement compléter, et non remplacer ou détourner l'attention des réductions d'émissions importantes qui constituent la priorité essentielle.
Ceci requiert une bonne gouvernance du CDR, qui doit d'abord donner la priorité à des réductions importantes des émissions, et qui devrait également, au minimum :
- séparer les objectifs de réduction des émissions et les objectifs de CDR dans le prochain objectif zéro émission nette, en contenant le CDR à des échelles réalistes et durables. Des objectifs distincts devraient figurer dans le prochain objectif climatique de l'Union européenne pour 2040, et devraient également être fixés lors de la COP 28 pour les CDN actualisées en 2025 ;
- clarifier ce qui relève véritablement du CDR et ce qui relève de la réduction des émissions. Pour ce faire, il convient (1) de préciser que la capture et le stockage ou l'utilisation du carbone (CCS/CCU) ne sont pas du CDR, car ils capturent le CO2 fossile des combustibles fossiles à la source (par exemple, les usines et les centrales électriques) plus qu’ils n’éliminent le CO2 de l'atmosphère
, et devraient par conséquent être traités séparément dans l'élaboration des politiques (il est donc essentiel d'examiner minutieusement les initiatives de « gestion du carbone » telles que le Carbon Management Challenge qui cherchent à traiter ces différentes pratiques dans un même cadre), et (2) de distinguer les activités qui stockent le carbone pour de courtes périodes (par exemple, des décennies, comme la séquestration du carbone dans le sol) du CDR dont la permanence est plus longue (des siècles à des millénaires ; par exemple, la restauration des écosystèmes, le CDR avec stockage géologique, etc.) ;
- assoir le CDR « fondé sur la nature » sur une science des écosystèmes solide. Il est essentiel de donner la priorité aux activités de restauration des écosystèmes (par exemple, la régénération naturelle des forêts, etc.), qui constituent une opportunité unique de restaurer les puits de carbone terrestres dégradés, dont la capacité de capture du carbone est pourtant élevée, ainsi que les co-bénéfices en matière de biodiversité et d'adaptation (malgré des limites en termes de durabilité et de faisabilité). La plantation d'arbres en monoculture (par exemple, l’afforestation) ne répond pas à la définition « fondée sur la nature » de l'Assemblée pour l’environnement des Nations unies et soulève des inquiétudes quant aux impacts négatifs sur la sécurité alimentaire et la biodiversité ;
- minimiser le déploiement des méthodes CDR liées aux changements d'affectation des terres, établir des garde-fous pour le CDR basé sur les terres. Ancrer le CDR terrestre dans les systèmes de gouvernance existants tels que les directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers du Comité des Nations unies sur la sécurité alimentaire mondiale peut éviter que l’atteinte des objectifs climatiques ne se fasse au détriment d'autres priorités majeures du développement durable (sécurité alimentaire, emploi et revenu, protection de la biodiversité) ;
- veiller à ce que les crédits CDR sur les marchés du carbone ne soient pas utilisés pour compenser les émissions actuelles, mais plutôt pour contrebalancer les émissions réellement résiduelles. L'inclusion du CDR dans l'article 6.4 (pour adoption lors de la COP 28) et le cadre de certification de l'élimination du carbone de l'UE (pour finalisation en 2024) présentent tous deux le risque de permettre la compensation, et donc de décourager les réductions d'émissions profondes.
Des efforts considérables seront nécessaires pour que le CDR puisse contribuer à rester dans la limite de 1,5°C, et non à la dépasser : la COP 28, les législations nationales émergentes et la communauté chargée de définir les normes en matière de « redevabilité zéro émission nette » offrent des opportunités clés pour faire de cet objectif une réalité.